Le Socialisme ou la Mort : tel est le choix affiché en lettres géantes sur des milliers d’édifices cubains et le long des routes, partout. A Guantanamo, je me suis mis à photographier un bâtiment administratif (en fait, tous les bâtiments le sont) qui affichait sur toute la largeur de son fronton ce stimulant programme : en une minute un individu en uniforme a jailli au balcon pour m’enjoindre à grands gestes de cesser sur-le-champ cette prise de vues illicite. Sûr que je risquerais de revenir dans mon lointain pays avec l’idée d’un nouveau concept de société volé aux Cubains !
Le peuple cubain hésite, entre le socialisme ou la mort. Un certain nombre d’indécis s’arrangent pour filer en Floride. Tous les autres passent leurs journées à chercher 1- Un moyen de transport ; 2- Des aliments (de base) ; 3- Des devises étrangères. Et croyez-moi, ça les occupe. Au point de ne plus avoir le temps de se rendre sur le lieu du travail pour lequel ils sont rémunérés en tant que fonctionnaires (tous le sont). Mais comme tout le monde s’en fiche, puisque tout le monde est dans la même situation et fait pareil… aucun risque de sanction.
LU DANS LIBERATION du 14.06.2008 : Le revenu moyen mensuel à Cuba est de 400 pesos, environ 13 euros - il est, sur une petite échelle de salaire, à peu près le même pour tous, médecin ou agriculteur, guide de tourisme ou professeur d’université. Dans le même temps, ces salariés à 13 euros s’affrontent au système dit de la «double monnaie» : les produits importés - huile, détergent, chaussures, etc. - sont payables, non pas en pesos cubains, mais en pesos convertibles, 20 fois plus chers. L’immense économie souterraine, faite de marché noir, alimentée par les envois de devises des familles émigrées, fonctionne au peso convertible : dans ces conditions, la plupart des salariés de l’Etat cubain préfèrent vivre de petits trafics plutôt que se rendre à leur travail. Souvent, ils consacrent même leur journée à détourner la production de l’entreprise. «Nous voulons une nouvelle organisation du travail, donc des salaires stimulants», a insisté le vice-ministre du Travail.
Castro a ainsi instauré deux monnaies (comprenez : deux économies) : l’une est le pur peso cubain, l’autre le peso convertible ou CUC. Le Cubain est payé en pesos simples. L’équivalent de 13 euros/mois quelles que soient sa profession et sa performance. Dès qu’il veut acheter quelque chose venu de l’étranger (un simple morceau de savon) ou quelque chose sortant de l’ordinaire (ordinaire dont la norme est déjà très, très basse) il doit payer en CUC (CUba Convertible). A Cuba, j’ai pris l’habitude de raisonner dans une unité qui est "le mois de salaire". Exemples. Dans un hôtel-résidence pour étrangers on vous emmène en minibus pour une excursion d’un jour. Le véhicule embarque une douzaine de touristes, et une guide cubaine polyglotte. En fin de journée, chaque touriste décide, satisfait, de laisser l’équivalent d’un euro de pourboire à la guide officielle (fonctionnaire), ce qui lui donne « un mois de salaire » (de compatriote n’ayant pas la chance de travailler au contact des étrangers). L’opération se reproduisant quotidiennement, cette guide salariée engrange, en un mois, son salaire de 13 euros plus 30 autres salaires de 13 euros. Transposez en France et imaginez la même guide travaillant pour les autocars de touristes parisiens et gagnant 31 smics par mois. Si vous entendez à la télé que les Cubains ont désormais des téléphones portables, sortent en boîte, etc., ils paient tout cela en CUC. Et comme ils gagnent tous 13 euros par mois et doivent pour vivre un peu dignement s’en procurer des dizaines ou centaines de plus par mois, je vous laisse imaginer le nombre de trafics, vols, actes de corruption, détournements divers auxquels ils doivent se livrer.
Un jour, attablé dans un bistrot quelconque, j’ai observé une tablée de trois compères cubains occupés à boire la même bière que moi, en la payant avec ma monnaie d’étranger, le CUC, à 1 CUC la cannette de Bucanero. En une demi heure ils en ont consommé deux tournées, déboursant 6 CUC, soit 4,2 euros, soit plus d’une semaine de salaire d’une de ces personnes. On voit rarement des Français au café du commerce débourser en riant 300 ou 400 euros pour 6 demis de 1664.
Le CUC ne peut s’obtenir qu’auprès des étrangers, ou des Cubains vivant à l’étranger (échappés du pays au risque de leur vie pour beaucoup).
C’est la raison pour laquelle je suis à Cuba un homme très attirant, un véritable aimant à femmes. J’en suis encore tout retourné. Si je me balade sur un marché populaire de La Havane, un homme vient à ma hauteur et en me donnant des coups de coude me fait comprendre que la brune à sa gauche est sa cousine et qu’elle mérite une rencontre approfondie. Une heure plus tard je suis dans un café également populaire, en plein centre de La Havane, tapissé de photos des musiciens du Social Club, dont c'était le repaire, le samedi 26 juillet jour de la fête nationale, vers midi, et me rends au bar afin de payer l’addition, quand deux consommatrices proches m’annoncent qu’elles sont disposées à être très gentilles avec moi si jai un peu de temps (et de devises, je suppose) à leur consacrer. Fidel Castro et son comparse le légendaire Guevara, l’homme des tee-shirts, tant admiré (un tueur remarquable, il est vrai) ont fait la révolution il y a 49 ans pour chasser l’immonde impérialisme et en arriver à ça aujourd’hui. L’an prochain Raul et Fidel organiseront de grandes festivités pour commémorer le cinquantième anniversaire de cette réalisation qui fait l’envie du monde entier. Pousser le peuple à voler et se prostituer pour vivre, bravo les barbus, beau résultat, bilan globalement positif, comme aurait dit le communiste Georges Marchais.
J’ai cité le transport comme l’un des gros problèmes quotidiens du Cubain. C’est au-delà de l’imaginable. Partout vous voyez, à toute heure (y compris en pleine nuit, en pleine zone rurale) des personnes seules ou en groupe attendre, attendre, attendre…un transport public hypothétique. Parfois elles embarquent sur des plates-formes de camions en plein air (plein soleil ou pleine pluie), sortes de bétaillères, où elles s’agrippent debout pour ne pas tomber, sur des routes qui toutes - sans exception (y compris les grands axes)- sont des voies défoncées, truffées de nids de poules énormes. Le pays est tout en longueur (plus de 1000 km) et se prêterait bien au rail, mais le communisme à la cubaine n’a pas encore eu les moyens d’inventer le train pour ses administrés. Peut-être au cours du prochain demi-siècle de revolucion continue ?
Comme les transports publics sont rares, inconfortables et incertains, vous pouvez être
traversé par l'idée d'accepter qu'un Cubain ayant accès à une automobile (par exemple une Chevrolet Bel Air 1955 : illustration ) accepte de vous conduire à la ville suivante, distante d'une heure de route. Sachez qu'il est interdit à un Cubain de transporter un étranger : des arrêts de police sont disposés à intervales réguliers et impossible de prendre des chemins de traverse, impraticables. Si le Cubain accepte la mission (il prendra probablement une demi journée de congé-maladie pour se rendre libre), il faut s'attendre à être stoppé une fois sur le trajet par la flicaille. Un billet de 10 CUC (7 €, mais aussi un demi-mois de salaire !) aura au préalable été préparé et confié au chauffeur, au cas où, car une fois emmené au poste de police avec votre passeport et les papiers du véhicule, votre chauffeur trouvera le moyen de glisser le billet de 10 CUC à un flic afin d'éviter l'amende méritée pour transport illicite d'étrangers. Chaque fois c'est un demi-mois de salaire de flic qui tombe, et cela N fois par jour, à se partager joyeusement en fin de journée entre ripoux. Pour améliorer l'ordinaire. Du sale fric de capitalistes. Pas beurk ?
COMMENTAIRE reçu de "Galliano" le 04.08.2008 : A Grincheux Grave : Oui, un des principaux critères de choix d'un boulot pour les Cubains est la valeur de ce qu'on peut y voler, les plus hauts gradés se réservant la part du lion. Comme disent les Cubains : "L'état fait semblant de nous payer, nous faisons semblant de travailler".