Quelqu'un m'a offert le livre MONSIEUR GRINCHEUX le soir du 24 décembre. Je viens de le terminer. L'histoire commence très confortablement :
C'était une charmante soirée d'été.
Monsieur Grincheux était dans sa maison.
Il l'avait appelée la Villa Ronchon.
Il s'assit dans un fauteuil et prit un livre.
Sais-tu ce qu'il fit ensuite ?
Page de droite : un dessin montrant un brave type assis dans son fauteuil avec un bouquin clos en main.
Page suivante :
Il déchira toutes les pages !
Toutes, sans exception !
Monsieur Grincheux ne supportait pas les livres.
Il était toujours de mauvaise humeur.
En fait, personne ne l'avait jamais vu de bonne humeur.
Page de droite : le type en furie envoie toutes les pages à travers la pièce.
Ensuite, l'auteur, un certain Roger Hangreaves, nous montre le personnage dans son jardin occupé à arracher toutes les fleurs, qu'il ne supporte pas davantage que les livres. De là, en pleine folie destructrice, il aperçoit un imbécile nommé Monsieur Heureux (dessin : tête de con bienheureux) qui se met à lui faire la leçon. N'y parvenant pas, il fait appel à Monsieur Chatouille (on imagine bien le personnage occupé à se chatouiller les couilles au travers de sa poche de pantalon).
Un traquenard est organisé pour piéger Monsieur Grincheux au moment où il fait l'emplette de saucisses chez un boucher du quartier nommé Rosbif. Tous ces patronymes, c'est un peu trop facile, mais pourquoi pas ? J'ai connu une entreprise de plomberie-sanitaire à Rocheville dans les faubourgs de Cannes tenue par un Monsieur Sordelot.
Caché derrière un écran de chapelets de saucisses, Monsieur Chatouille fait à Monsieur Grincheux ce que son nom indique, si bien que sous la surprise des guili-guili M. Grincheux laisse tomber ses saucisses. La même scène (avec les produits achetés boutique après boutique) se reproduit chez le commerçant voisin qui est une pâtisserie tenue par Madame Tarte-aux-Pommes, puis chez tous les commerçants visités, dont je vous donne les noms en vous laissant deviner leurs spécialités (mais si, vous allez savoir, allez !) : Monsieur Dujournal (en totale contradiction avec l'incident du livre détruit), Madame Sucre-d'orge (elle suce ?), Monsieur Pot-au-lait (une crème d'homme), Monsieur Petits-Pois (qui s'y connaît pour mettre en boîte un client).
L'auteur affirme qu'un après-midi entier s'est ainsi écoulé, la scène de la chatouille inopinée se produisant dans chaque point de vente avec les mêmes effets : la marchandise achetée et payée s'étale sur le plancher. Monsieur Grincheux est présenté aux lecteurs non seulement comme un râleur épouvantable, mais comme un idiot intégral incapable de comprendre ce qui lui arrive. Une ultime leçon lui est infligée par son voisin Monsieur Heureux à son retour à la Villa Ronchon : Monsieur Chatouille tend le bras vers ses aisselles et lui fait lâcher tous les paquets de courses. Comme il est idiot, Monsieur Grincheux n'est capable que de répondre : "Grrrr" lorsque le donneur de leçon M. Heureux lui fait remarquer que pareille mésaventure n'arriverait pas si M. Grincheux se montrait de meilleure humeur avec les boutiquiers et les voisins. Finalement, n'en pouvant plus d'être chatouillé à chaque fois qu'il ronchonne, M. Grincheux s'est résigné à désormais exhiber en toutes circonstances la tête de con bienheureux qui semble convenir à ses contemporains.
L'auteur ne le dit pas explicitement, mais on comprend que c'est maintenant un homme transformé : remodelé par la standardisation mondialisée, Monsieur Grincheux sourit tout le temps, comme les Américains ; il ne mange plus de camembert au lait cru moulé à la louche fabriqué en Normandie avec du lait de Normandie car cela déplaît aux instances régulatrices de la commission de Bruxelles qui ont le calendos dans le nez ; il est convaincu que quand il a regardé un JT à la télé lu au prompteur par David Pujadas ou Marie Drucker il a été bien informé ; il gobe que l'islam est une religion comme les autres (d'amour et de tolérance) puisque Tarik Ramadan l'a affirmé dans une émission tardive animée par Frédéric Taddéi ; il collectionne les disques de Yannick Noah et le dernier Benabar l'a plongé dans un profond ravissement ; deux fois par mois il va voir jouer le PSG afin de contribuer aux émoluments somptuaires de son nouvel entraîneur et de ses footballeurs vedettes ; pour avril 2012 il a déjà décidé de voter Hollande dès le premier tour, laissant de côté la dizaine d'autres candidats afin de "voter utile" comme son beau-frère enseignant encarté au SNESUP le lui a expliqué.
Monsieur Grincheux - Editeur Hachette Jeunesse - 2,19 euros sur Fnac.com
PS : Cette critique littéraire revendique une entrée dans le Livre Guinness des Records comme la première critique dont le texte est trois fois plus long que celui de l'oeuvre critiquée.
